Contribution d’Arc Fleuve Vivant à l’enquête publique du PLUi du Pays d’Aix

 
Jeudi 4 avril à midi s’est clôturée l’enquête publique pour le projet de PLUi (Plan Local d’Urbanisme intercommunal) du Pays d’Aix, un chantier de longue haleine qui fait suite à la création de la Métropole Aix Marseille Provence en 2016 et qui vise à redéfinir l’aménagement du territoire, des règles de construction à la préservation des espaces naturels, à l’échelle de ce PLUi du Pays d’Aix pour les 36 communes s’y rattachant, et, à terme, à celle de la métropole toute entière et de ses 92 communes. 

Notre association Arc Fleuve Vivant, dont la création à l’automne 2023, est étroitement liée aux graves manquements de ce projet de PLUi du Pays d’Aix par rapport à la préservation de l’Arc et de ses affluents, et plus largement de celle des cours d’eau, des zones humides et des ressources en eau, a, évidemment, fait une contribution, comme on appelle ce genre de document, à cette enquête publique. Vous pouvez consulter cette contribution en la téléchargeant ici.

Les résultats de cette enquête publique et la prise en compte éventuelle des contributions ne seront connus qu’à la fin 2024, ce PLUi du Pays d’Aix devant ensuite être voté en conseil de Métropole, mais d’ici là d’autres procédures, notamment du SCOT (Schéma de Cohérence Territorial) métropolitain sont encore en cours. Arc Fleuve Vivant ne manquera d’y participer pour se faire entendre à tous les niveaux de la décision publique et prépare sans attendre de nouvelles actions que nous vous présenterons prochainement.

Communiqué de presse commun : Arc Fleuve Vivant et Respire Trets pour la défense de l’Arc et des fleuves côtiers


Grave situation de crise pour l’Arc et tout son écosystème, où sont les réactions ?

En date du 16 février, Stéphanie Fayolle, hydrobiologiste algologue à AMU (Aix Marseille Université) alertait nos deux associations sur « une marée verte » suspecte à Trets. La presse locale, immédiatement informée, signait deux articles documentés soulignant des suspicions d’une contamination de l’eau par des rejets d’engrais azotés entraînant la prolifération rapide et subite de cyanobactéries à l’origine de ces efflorescences vert fluo sur près d’un kilomètre.

Après plusieurs prélèvements et analyses dans son laboratoire, Stéphanie Fayolle confirmait son diagnostic initial en précisant « qu’une fois en place ces cyanobactéries, comme le virus de l’herpès dans un corps, ne meurent jamais et sont persistantes en attente d’une réactivation en réponse à un signal nutritif » …

La décomposition minérale de cette marée verte va engendrer un appauvrissement de l’oxygène dissous et par conséquent asphyxier et condamner tous les organismes vivants du milieu aquatique. Ces cyanobactéries produisent aussi de nombreuses toxines potentiellement nocives pour la santé environnementale, domestique et humaine.

À Aix-en-Provence, le long de la Promenade de l’Arc – Christine Bernard, nous constatons de légers grésillements dans l’eau accompagnés de bulles et d’odeurs suspectes. À notre connaissance, malgré nos signalements, aucun prélèvement ni analyse ne sont venus expliquer ce phénomène surprenant.

Nos fleuves côtiers en Provence, tels que l’Arc, la Touloubre, l’Huveaune, les Aygalades avec leurs affluents, certes modestes par leurs dimensions et leurs faibles pentes, sont indispensables au maintien de températures supportables, la fertilisation de nos terres, la biodiversité. Ils sont des éléments constitutifs majeurs des paysages de plaine et participent grandement au bien-être et à la santé de nos populations. Autrement dit, une crise écologique de cette ampleur, relevant de pollutions très fortes, sur de petits écosystèmes fragiles, risque bien d’avoir un effet à la fois considérable et fortement destructeur.

Nos fleuves côtiers sont vulnérables, fébriles et menacés par la crise climatique, les activités humaines, la faible recharge automnale due au manque de pluies, l’élévation des températures et les forts étiages que cela provoque. Nous constatons, à notre grand regret, que dans les documents cadres et particulièrement le SCOT du pays d’Aix (schéma d’organisation territoriale), ils ne bénéficient d’aucune des sept mesures de protection prévues : ZNIEFF zones naturelles d’intérêt écologique faunistique et floristique – zones spéciales de conservation – sites protégés par arrêté préfectoral- réserves naturelles- espaces naturels sensibles- parc régional). Ceci n’est pas acceptable.

La ressource d’eau douce est un enjeu majeur pour notre région. Les générations futures risquent de payer très cher l’aveuglement et le déni de nos autorités locales. Nous sommes persuadés que devant l’urgence climatique et face à la complexité du statut juridique des fleuves côtiers qui sont de droit privé et dont les rives sont entièrement privatives, seule l’approche juridique que propose ARC FLEUVE VIVANT avec la création d’entités naturelles juridiques (ENJ), telles que déjà accordées aux Salines de Martinique ou à la Mar Menor en Espagne, est apte à assurer leur survie durable, voire leur restauration. Avec une personnalité juridique, les fleuves côtiers pourront exister face à la justice et être défendus contre toutes les actions délibérées ou accidentelles, portant atteinte à leur intégrité. Doublée de la désignation de représentants ou porte-voix pour ces écosystèmes fragiles, la démarche assure aussi la réactivité et la traçabilité nécessaire face aux urgences comme celles que nous venons de connaître.
Stéphanie Fayolle par sa proximité avec le fleuve ARC et sa spécialisation professionnelle, est une lanceuse d’alerte pertinente et scientifique. Mais combien en faudrait-il le long des 85 km du fleuve pour réellement assurer sa survie ?

ARC FLEUVE VIVANT demande que la démarche des Droits et la désignation de représentants des fleuves soient initiées pour la survie de l’ARC et de tous les fleuves côtiers de notre aire métropolitaine.

Illustration : Pollution de l’Arc sur la commune de Trets, photo prise par l’association Respire Trets, fevrier 2024.
AFV Licence CC BY NC SA.

brume matinale et écopaturage promenade de l'Arc Aix-en-Provence juin 2022

Droits de la nature : une (r)évolution en marche


Reconnaitre des droits à la nature, l’idée pouvait paraître saugrenue il y a quelques années encore, particulièrement en France, imprégnée par la vision du philosophe René Descartes de “l’homme, maître et possesseur de la nature”. Aujourd’hui, avec la prise de conscience de l’effondrement de la biodiversité et de la crise climatique, liées à la pression exercée par le développement effréné des activités humaines qui menace notre existence même, et face au constat que le droit actuel ne permet pas une protection efficace de l’environnement, privilégiant toujours des intérêts économiques au détriment des intérêts de la nature, cette question prend une nouvelle dimension.

Protéger la nature, ce souci n’est pas nouveau en soi, mais sa traduction juridique sous l’angle des droits de la nature est assez récente. « Des éléments ponctuels de protection de la nature, des animaux en particulier, contre les agissements de l’homme ont été introduits en droit depuis le début du XXe siècle, mais c’est surtout l’article « Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? » du juriste américain Christopher Stone, paru en 1972, qui marque le point de départ de la reconnaissance contemporaine de la nature comme sujet de droit », expose le chercheur Victor David*, membre du conseil scientifique d’Arc Fleuve Vivant.

Dans le cadre d’une affaire opposant l’association de défense de l’environnement Sierra Club à l’administration fédérale étasunienne qui avait accordé à Disney un permis de construire un parc de loisirs dans une vallée abritant des séquoias, les juges avaient débouté en appel l’association qui contestait la destruction des arbres. La justice considérait que l’association n’avait pas d’intérêt à agir, faute de défendre ses intérêts propres. Face à cette lecture restrictive du droit à agir qui empêchait une action en justice au nom de la nature, Christopher Stone a eu l’idée d’élargir le champ de la reconnaissance d’une personnalité juridique, jusqu’alors accordée essentiellement aux personnes physiques (hommes, plus récemment, d’ailleurs, femmes) et morales (entreprises, associations, états, etc), aux entités naturelles.

Resté confidentiel pendant presque trois décennies, ce mouvement pour la reconnaissance des entités naturelles sur le plan juridique a connu ses premières avancées concrètes au tournant des années 2000, porté principalement par des communautés locales et des peuples autochtones, se considérant comme partie intégrante de leur environnement. L’exemple le plus frappant est celui de l’Équateur où les citoyens se sont prononcés par référendum en faveur des droits de la Pachamama (la Terre Mère), dans le cadre de la Constitution adoptée en 2008. Autre pays pionnier : la Nouvelle-Zélande dont le Parlement a reconnu la personnalité juridique du parc national Te Urewera en 2014, puis celle du fleuve Whanganui en 2017, dont les intérêts peuvent être défendus désormais devant l’administration et la justice par des porte-paroles qui les représentent.

Depuis le mouvement s’est amplifié et il gagne du terrain notamment en Europe, où la Mar Menor en Espagne, la plus grande lagune d’eau salée du pays en voie d’eutrophisation complète, du fait de la pollution aux engrais générée par les cultures intensives, est devenue, suite à une pétition signée par plus de 640 000 personnes et un vote au Parlement en 2022, le premier écosystème européen à avoir obtenu un statut basé sur le concept de personnalité juridique. Partout dans le monde, les cours d’eau, fleuves et rivières, particulièrement menacés, sont de plus en plus nombreux à rassembler des collectifs citoyens mobilisés pour leur survie qui proclament leurs droits à l’existence, comme notre association Arc Fleuve Vivant pour le petit fleuve provençal et ses affluents.

Certes, en France, le droit de l’environnement évolue aussi avec de nombreuses nouvelles lois et réglementations. La charte de l’environnement de 2005, qui a valeur constitutionnelle, déclare que « La préservation de l’environnement doit être recherchée au même titre que les autres intérêts de la nation » et que « L’avenir et l’existence même de l’humanité sont indissociables de son milieu naturel ». La possibilité d’attribuer une personnalité juridique à un écosystème existe même déjà pour un parc naturel ou une réserve naturelle qui sont juridiquement des personnes morales dotées d’une structure et d’un organe de représentation. Des commissions locales de l’eau (CLE), chargées d’élaborer et de suivre de manière collective l’application du schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE) ont été mises en place dans lesquelles usagers et associations sont représentés. Dans la loi Climat et Résilience de 2021 a été introduit le délit d’écocide. Au niveau de l’Union européenne, ces derniers mois, ont été actés le Pacte européen vert, la directive de renaturation, la reconnaissance d’un crime proche de celui d’écocide, des dispositions importantes, cependant moins protectrices qu’annoncées, et sur lesquelles, d’ailleurs, les États semblent, malheureusement, en train de revenir actuellement.

Mais cette vision du droit de l’environnement reste subordonnée aux besoins humains dans un cadre strictement utilitariste. Les mesures de protection de la nature, quand elles sont appliquées, arrivent bien souvent malheureusement après que les dégâts aient été commis. Les éléments de la nature et la nature elle-même ne sont jamais considérés pour eux-mêmes en tant que tels.

Faire évoluer cette vision, en reconnaissant des droits à la nature, c’est tout l’enjeu pour assurer une meilleure protection de la nature. « En passant d’objet à sujet de droit, la nature devient plus facile à protéger, explique le chercheur Victor David. Celle-ci est considérée comme une personne, dotée de droits propres dont la violation entraîne des sanctions et des réparations. Il y a renversement de la charge de la preuve : c’est aux initiateurs des projets de prouver que leurs actions n’auront pas d’effets destructeurs sur la nature et non plus aux défenseurs de la nature de démontrer la nocivité immédiate ou à plus long terme de tels projets. Cette reconnaissance, si elle était renforcée par l’imprescriptibilité des infractions, sonnerait le glas des relaxes pour prescription ou autre absence d’intérêt à agir au nom de la nature de particuliers ou de groupements. L’inscription dans la Constitution de telles garanties aurait également pour conséquence que le législateur et le pouvoir règlementaire ne pourraient contrer leur effectivité par action ou omission. Enfin, la reconnaissance constitutionnelle de droits à la nature et l’institution d’une responsabilité sans faute en cas d’atteinte à l’environnement impliqueraient également que soit revue l’échelle des sanctions pénales contre les infractions contre la nature ».

Une évolution du droit qui est aussi une révolution anthropologique dans nos sociétés qui placent l’homme au-dessus de la pyramide du vivant, dont il pourrait disposer selon son seul bon vouloir, sans égards. C’est « un nouveau paradigme de protection du vivant », écrivent dans leur ouvrage collectif « Les Droits de la nature »*, les juristes de l’association Notre affaire à tous, qui a fait condamner l’État français pour inaction climatique, dont fait partie Marine Yzquierdo, présidente d’honneur de l’association Arc Fleuve Vivant, tout en soulignant qu’il ne s’agit pas d’opposer droits humains et droits de la nature.

« Loin de s’opposer aux droits humains, les droits de la nature en conditionnent souvent l’exercice : la possibilité de vivre dans un environnement sain, d’avoir accès à de l’eau potable… et donnent un nouveau souffle à la démocratie environnementale », soulignent ces juristes.

Nathalie Quint (administratrice d’Arc Fleuve Vivant)

*La lente consécration de la nature, sujet de droit. Le monde est-il enfin Stone ?” dans la Revue juridique de l’environnement 2012/3 (Volume 37), pages 469 à 485 Éditions Lavoisier ISSN 0397-0299 et “La nouvelle vague des droits de la nature. La personnalité juridique reconnue aux fleuves Whanganui, Gange et Yamuna” dans la Revue juridique de l’environnement 2017/3 (Volume 42), pages 409 à 424 Éditions Lavoisier ISSN 0397-0299 ISBN 9782756205854, par Victor David, chercheur à l’IRD (Institut de recherche pour le développement), qui a récemment participé et contribué à la reconnaissance dans le droit local en tant qu’entités naturelles juridiques (ENJ) de deux espèces animales liées à la coutume Kanak dans les îles Loyauté en Nouvelle-Calédonie, ainsi qu’à celle, plus symbolique, de l’écosystème des Salines à la Martinique.
À noter un autre territoire français à statut particulier en pointe : la Corse, où l’Assemblée de Corse a accordé en 2022 son soutien public à la Déclaration des droits du fleuve Tavignanu, menacé par le projet d’enfouissement de déchets de Giuncaggiu . Ce dernier persistant, le Collectif Tavignanu Vivu, à l’origine de ce combat a porté une pétition au Parlement européen qui a été acceptée, la Commission européenne devant désormais enquêter sur les violations du droit communautaire par ce projet.

*”Les Droits de la nature”, ouvrage collectif par Notre affaire à tous, préfacé par Camille de Toledo et Juan Carlos Henao, Le Pommier, 468 p., 24 €.

Illustration : Brumes matinales et écopaturage sur la promenade de l’Arc à Aix-en-Provence, juin 2022.
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